aujourd’hui ?
Bertrand GauthierVoici le dernier billet de Bertrand Gauthier, jusqu’à tout récemment écrivain en résidence à la bibliothèque Robert-Bourassa.
Peu importe les époques, les humains restent profondément les mêmes : ils naissent, ils aiment et ils meurent. Dans l’ordre, le désordre de ces trois étapes étant impossible. Tout le reste n’est qu’enrobage conjoncturel. Aucune œuvre, aussi visionnaire puisse-t-elle être, ne peut échapper à son enracinement à une époque donnée. À l’époque médiévale, quand on chantait l’amour courtois et éternel, l’espérance de vie était d’environ 35 ans, l’éternité n’avait donc pas le même sens qu’à notre époque où l’espérance de vie a plus que doublé. Pourquoi y a-t-il tant de châteaux dans les contes de Charles Perrault? Rien de mystérieux dans ce fait puisqu’en France, les châteaux sont nombreux. Pourquoi Balzac fait-il de longues et méticuleuses descriptions dans ces romans? Au temps de ce prolifique écrivain, la photographie en était à ses premiers balbutiements, le romancier devient le témoin de son époque, et ce, jusque dans les moindres détails.
Même chose pour les peintres impressionnistes qui entreprennent leur démarche au moment où la photographie commence à s’implanter. Plus question de continuer à faire platement des portraits puisque la photographie le fait parfaitement bien et en un éclair. La froideur académique est dépassée, les peintres se doivent d’afficher une vision plus personnelle, une interprétation plus subjective du monde qui les entoure. Leur subjectivité devient alors gage d’originalité et d’intérêt, les artistes n’ont plus à être réalistes, la photo le fait. Un classique n’est rien d’autre qu’une œuvre qui témoigne magistralement de son époque. Tout est tellement une question de saisir son époque dans ce qu’elle vit d’essentiel que j’oserais avancer une théorie : un éditeur qui recevrait en 2013 les manuscrits du Père Goriot d’Honoré de Balzac ou celui des Misérables de Victor Hugo, les publierait-il? Je ne crois pas. Et pourtant, ces deux romans sont unanimement consacrés « classiques ». Mais des classiques qu’on relit pour ce qu’ils sont : des témoignages exceptionnels de leur époque. Écrire le roman qui saisirait la totalité de la condition humaine de tout temps et dans sa totalité est le rêve de beaucoup d’écrivains. Certains y arrivent et ils deviennent des classiques. Mais des classiques limités à une époque donnée qu’on peut encore lire et apprécier pour ce qu’ils sont. Malheureusement, les écrivains, comme les autres humains d’ailleurs, ne saisissent toujours qu’une dimension de la réalité, aussi vaste et complexe soit-elle.
Quand Molière écrit Les précieuses ridicules, il décrit des aspects précis des dames de la cour. Grâce à sa sensibilité, son sens de la dérision et son talent, il dépasse la description de la simple anecdote pour atteindre l’universel du comportement de certaines humaines facilement « caricaturables ». Ce n’est pas parce que Molière reste actuel qu’il n’en demeure pas moins historique. Malheureusement, les humains de notre époque ne possèdent pas une mémoire d’éléphant. Et c’est bien dommage qu’ils tendent à prendre Narcisse comme modèle et qu’ils n’admirent que son reflet au lieu de se régaler de la beauté veloutée du regard des autres.
Et quelquefois, une anecdote est plus tragiquement historique qu’une autre
En 1894, un jeune garçon de 4 ans tombe dans les eaux glacées de la rivière Inn, tout près de Braunan am Inn en Autriche. N’écoutant que son courage, Johann Kuehberger, camarade de l’enfant en péril, plonge et le sauve d’une noyade certaine. Ce courageux sauveteur deviendra par la suite prêtre. Vous croyez que c’est une anecdote parmi d’autres ? À priori, vous avez raison. Mais connaissez-vous le nom de cet enfant miraculeusement sauvé par Johann Kuehberger ? Grâce aux fouilles d’historiens allemands, il est probable qu’il s’agissait d’Adolf Hitler. Comme vous le voyez, l’histoire n’est jamais définitivement écrite, et les historiens, tout comme les écrivains, ne saisissent toujours qu’une dimension d’une époque, aussi vaste et complexe soit-elle.
Il faut quand même permettre à Narcisse d’exprimer ses états d’âme
Je travaille présentement à l’écriture d’un roman pour les adolescents. J’ai déjà beaucoup de notes, mais j’ai encore l’impression qu’il me manque un fil conducteur. Il faut un élan et cet élan m’est toujours donné quand je trouve le thème principal que j’aimerais et voudrais traiter. Et pour moi, ce thème est souvent plus une émotion qu’une idée. Vu que je ne fais jamais de plan, je travaille de manière plutôt anarchique. Je fais du vagabondage d’émotions, j’en saisis une, je la développe, j’en ajoute une autre, je ne vois pas tout de suite le lien entre ces émotions. J’y vais à tâtons, je laisse l’inconscient me guider, c’est presque de l’écriture automatique. Pour cette raison, je finis par faire beaucoup de versions avant d’être satisfaits du résultat. Et pour connaître la recette, il faut cajoler le clavier en espérant qu’il nous rendra la pareille.




