Chaque semaine, Marie-Anne Poggi de la bibliothèque Robert-Bourassa nous propose un coup de cœur littéraire.
La Mise à nu de Jean-Philippe Blondel (Buchet/Chastel, 2018), 250 pages.
Qui a tué mon père d’Édouard Louis (éditions du Seuil, 2018), 85 pages.
Le narrateur, Louis Claret est, comme Blondel, professeur d’anglais depuis plus de 35 ans. Âgé de 58 ans, à quelques années de sa retraite, il ne fait pas grand-chose de son quotidien, encore moins depuis sa séparation. Anne, son ex, la mère de ses deux filles avec qui il est resté en bons termes, a refait sa vie avec un autre homme.
La critique de l’opuscule Qui a tué mon père est partagée. C’est bien écrit, mais… ce n’est pas de ce côté-là qu’il faut chercher pour y trouver son compte. Toutefois, ce récit vaut la peine d’être lu, ne serait-ce que pour en apprendre davantage sur les rapports d’Édouard Louis avec son père et ses critiques de certaines politiques françaises.
Un petit rappel si le nom d’Édouard Louis ne vous dit pas grand-chose : l’auteur, né Eddy Bellegueule en 1992, a grandi en Picardie. En 2014, il publie En finir avec Eddy Bellegueule, un livre aujourd’hui traduit dans plus d’une vingtaine de langues. Il nous racontait son enfance malheureuse aux côtés de sa mère qui avait eu, d’un premier mariage, deux enfants. Elle s’était remariée avec Jacky Bellegueule – le père d’Édouard Louis –, ouvrier et alcoolique comme son père et son grand-père avant lui. Un être fort antipathique, violent, rempli de préjugés, surtout envers les homosexuels et les garçons efféminés. Quand un père dit devant témoins qu’il aurait « préféré avoir un autre fils que [le sien] », disons que ça n’aide pas au rapprochement.
Édouard Louis poursuit sa veine autobiographique en écrivant Histoire de la violence (2016). Aujourd’hui, le revoici donc avec Qui a tué mon père qui donne toute la place au paternel à qui il s’adresse.
Né en 1967 dans une famille nombreuse et pauvre, ce père, Jacky Bellegueule – dans le livre jamais son nom n’est prononcé – a quitté les bancs de l’école à 14 ans. Il est parti dans le Sud de la France où il a fait les 400 coups, avant de reprendre la direction du Nord, d’entrer à l’usine, celle-là même où les membres de sa famille ont travaillé avant lui, et de se marier.
Édouard, son fils, est tout son contraire : il a fait des études en sociologie et en philosophie à Paris, il écrit des livres, donne des conférences, cite Jean-Paul Sartre, Imre Kertész, Charlotte Delbo, Simone de Beauvoir et quelques autres dans Qui a tué mon père. Il dit : « Le système scolaire nous avait séparés. »
Effectivement, à peu près tout les éloigne et pourtant Édouard Louis défendra son père face au système politique français qui ne l’a aucunement épaulé, bien au contraire, quand son dos a été broyé alors qu’une charge est tombée sur lui. « L’histoire de ta souffrance porte des noms. L’histoire de ta vie est l’histoire de ces personnes qui se sont succédé pour t’abattre » : Jacques Chirac, Xavier Bertrand, Nicolas Sarkozy, Martin Hirsch, François Hollande, Myriam El Khomri, Manuel Valls et Emmanuel Macron.
Victime de décisions qui n’ont cessé de lui mettre des bâtons dans les roues, Jacky Bellegueule a dû retourner travailler comme balayeur de rues, tout en voyant son salaire diminuer et sa santé se dégrader : « Tu appartiens à cette catégorie d’humains à qui la politique réserve une mort précoce. »
D’un père pour qui on ne pouvait avoir d’affection, Édouard Louis nous laisse voir, avec ce livre, un être humain qui a changé, évolué, qui s’intéresse enfin à son fils, lui disant même qu’il est fier de lui. Bien sûr, la souffrance n’excuse pas tout, l’ignorance non plus, la pauvreté ne se mesure pas de la même manière pour l’un que pour l’autre. Tout n’est pas noir ni blanc. Par contre, parfois, il y a un début de rédemption possible et c’est rassurant.
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