Chaque semaine, Marie-Anne Poggi de la bibliothèque Robert-Bourassa nous propose un coup de cœur littéraire.
Des jours d’une stupéfiante clarté d’Aharon Appelfeld (éditions de l’Olivier, 2014, 2018), 267 pages.
Il y a quelques semaines, je vous ai parlé du livre d’Éric Vuillard, L’Ordre du jour (2017), récit qui débutait le 20 février 1933, alors que 24 industriels allemands étaient réunis au Reichstag, à Berlin, sur invitation de Goering. J’hésitais donc à en commencer un autre sur le même sujet mais, quand j’ai lu fin mars que Mireille Knoll, une octogénaire juive, avait été poignardée de plusieurs coups de couteau dans son appartement parisien avant que son voisin n’y mette le feu – geste totalement gratuit et incompréhensible –, je me suis décidée à lire Des jours d’une stupéfiante clarté d’Aharon Appelfeld, titre que les éditions de l’Olivier viennent de publier en français.
Né en 1932 en Roumanie de parents juifs, Aharon Appelfeld, survivant de la Shoah, est décédé le 4 janvier dernier en Israël à l’âge de 85 ans. Ce romancier, nouvelliste et poète, qui a publié une quarantaine de livres, écrivait en hébreu même si l’allemand était sa langue maternelle.
Roman de l’errance, Des jours d’une stupéfiante clarté commence ainsi : « À la fin de la guerre, Theo décida qu’il ferait seul le chemin de retour jusqu’à sa maison, tout droit et sans prendre de détours. Malgré la distance de plusieurs centaines de kilomètres qui le séparait de chez lui, il avait l’impression de voir la route se dérouler avec clarté sous ses yeux, sur toute sa longueur. »
Âgé de 20 ans, Theo Kornfeld, vient de retrouver sa liberté après deux ans et demi de travaux forcés au camp numéro 8, en Ukraine. Ce Juif, fils unique, veut regagner au plus vite Sternberg, sa ville natale autrichienne. Ce trajet en solitaire lui permet de se rappeler les siens, entre autres, ses parents.
Sa mère, Yetti, de qui il était très proche, femme d’une grande beauté, « originale » diront quelques-uns, « un peu folle » diront certains autres, avait une affection particulière pour l’œuvre de Jean-Sébastien Bach et allait jusqu’à affirmer que « nous n’avons pas d’existence sans musique ». Plusieurs s’étonnaient de son enthousiasme à fréquenter régulièrement les chapelles anciennes et les monastères pour y admirer les icônes, elle de confession juive, mais cela la comblait et l’apaisait.
Theo, par contre, avait peu connu son père Martin, retenu dans sa petite librairie où il passait la majeure partie de son temps. Grand lecteur, il répondait à tous les « caprices » de sa femme Yetti, soit en lui payant des voyages pour aller visiter des lieux saints ou pour l’achat d’effets personnels. Si différents l’un de l’autre, qu’est-ce qui avait bien pu unir Yetti et Martin ?
Theo trouve en cours de route une baraque libre de ses occupants, garnie de nourriture et de café, où il peut se reposer et reprendre des forces. Quelques jours plus tard s’arrête à son tour Madeleine Herzig, une femme d’une quarantaine d’années qui a fréquenté Martin, le père de Theo. Il en profite pour en apprendre un peu plus sur cet homme dont il ne sait pratiquement rien et ce, avant que Madeleine, gravement malade et couverte de plaies, ne soit prise en charge par une équipe médicale.
En marchant, Theo est témoin de l’entraide, de l’empathie et de la générosité de plusieurs, dont une femme qui, plutôt que de retourner directement chez elle, a décidé de servir à des prisonniers libérés du café et des sandwichs, offerts par l’armée. Par ailleurs, quelques hommes et femmes ne veulent pas aller plus loin, n’ayant plus personne qui attend leur retour, alors que d’autres sont craintifs de ce qu’ils trouveront en rentrant chez eux…
Mais, il y a aussi les collabos que croise Theo sur sa route. Certains se sentent coupables d’avoir agi ainsi durant la Deuxième Guerre mondiale, tandis que d’autres disent qu’ils ont simplement obéi aux ordres. Pas facile de trancher et encore moins de ne pas condamner !
La peur transpire partout dans ce livre, autant du côté des réfugiés que des traîtres. Et combien de questionnements ? Y a-t-il un peu de lumière possible au bout de cette route ? Theo arrivera-t-il à destination ? Et si oui, dans quel état retrouvera-t-il son village qui comptait 70 Juifs, tous déportés ?
Nous avons un devoir de mémoire qui, parfois, passe par la littérature ! Des jours d’une stupéfiante clarté fait partie de ces livres indispensables...
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