3 mars 2015
Qu’elles visent des individus ou des groupes, la raillerie et l’insulte blessent leurs victimes. Livrées à répétition et en public envers des groupes ethniques, religieux, ou autres, ces affronts suscitent et renforcent les préjugés, et échafaudent l’armature de stéréotypes que l’on invoquera par la suite pour légitimer sans justification l’ostracisme et d’autres sévices. L’interdiction de propos malveillants aux assemblées de notre Conseil d’arrondissement est donc sage: elle doit cependant être appliquée avec cohérence et équité.
La vocation de l’intellectuel, écrivait Vaclav Havel, est de se méfier des mots et des horreurs qui peuvent y sommeiller. Il n’est pas nécessaire d’être «intellectuel» pour se rendre compte de l’ignorance dévoilée par certains commentaires livrés à la période de questions de l’assemblée du 3 novembre de notre Conseil, et de la perfidie révélée par d’autres à l’assemblée du 12 janvier.
En novembre, monsieur Robert Bixenspanner laissa comprendre que, à son arrivée à Outremont en 1960, la communauté hassidique vivait sans ennuis. Il affirma que « la majorité des citoyens parlait l’anglais, si bien qu’une petite minorité conversait en français » (j’ai soigneusement transcrit ces propos, et tous ceux qu’on lira plus loin, de séances du Conseil tels qu’enregistrés à WEBTV.COOP). Le recensement de 1961 indiquait pourtant une représentation linguistique bien autre. À 15 286, les francophones représentaient 49,7 p.c. de la population, à 6877; les anglophones 22,4 p.c.; et, à 8590, les allophones 27,9 p.c., dont 1072 (ou 3,5 p.c. de la population totale) ne parlaient ni français ni anglais. Le départ des anglophones dans les années 70, nota l’intervenant, attira de nombreux francophones avec pour effet d’accroître les tensions pour sa communauté. À l’entendre, les tracas des hassidim d’ici seraient imputables à l’afflux massif de francophones, et à cet afflux seul. La possibilité que d’autres causes elles aussi, ou même elles surtout, aient pu contribuer à leurs prétendues déconvenues semble ne pas lui avoir effleuré l’esprit. Quoi qu’il en soit, le recensement démontre la fausseté de son point de départ. Qui plus est, par leurs implications, ses allégations sont injustes pour les francophones. Aussi l’intervenant s’est-il permis d’accuser certaines conseillères de vouloir « délibérément porter atteinte aux coutumes de la communauté hassidique », un pur procès d’intention. Il faut le souligner, les stéréotypes répétés par ce citoyen ne peuvent qu’attiser la discorde entre les hassidim, auprès de qui ils confortent une image méprisable des francophones, et ceux-ci, éreintés par ce rabâchage.
Au Conseil du 12 janvier, mesdames Joannie Tansky et Sharon Freedman, des municipalités défusionnées de Hampstead et Côte-Saint-Luc, ont tenu des propos outrageants envers les résidants d’Outremont, et menaçants envers leur administration. Par exemple, dans le préambule de madame Tansky, la transition entre le massacre le 9 janvier dans le marché cachère de la Porte de Vincennes à la question des souccas recelait un amalgame infâme: en passant sans nuances du premier au deuxième sujet, elle affirma que le règlement proposé, mais non adopté, sur les souccas était « the most restrictive law in the world against the Jewish people ». Madame Freedman, elle, affirma être bien connue de la mairesse (« Madame Cinq-Mars knows me quite well ») et demanda comment un Conseil composé surtout de femmes («comprised mostly of women») a pu concevoir un tel règlement. Faisant écho à ce qui avait déjà été allégué par l’intervenante précédente, elle ajouta «nowhere in the world do such oppressive restrictions exist, not in Hampstead, not in Côte-Saint-Luc, not in New York City, not in Tel Aviv, not even on the Arab side, nowhere». Un chantage non dissimulé assaisonna son propos: « You will be around the world, you will be all over CNN, I would make sure it gets out there ». Autrement dit, si l’on en croit ces dames, Outremont est le lieu le plus antisémite de la planète. Pourtant, à peine cinq semaines plus tard, des croix gammées furent barbouillées sur des voitures dans le garage d'un immeuble de Notre-Dame-de-Grâce. Le SPVM considère qu’il s’agit là d’un crime haineux. Rien de semblable ne s’est produit à Outremont, et il faut souhaiter qu’il ne s’y produise jamais d’acte de ce genre: dans l’éventualité d’un tel outrage, il faudrait sévir fermement et sans hésiter.
Alors que les propos en novembre de monsieur Bixenspanner étaient malveillants – j’ose croire par ignorance – ceux des intervenantes de municipalités défusionnées étaient odieux. Pourtant, tout attentionnée, la mairesse les a accueillies et écoutées sans broncher et sans les rappeler à l’ordre. À deux occasions, elle demanda à l’assistance de taire ses murmures. Imagine-t-on qu’à une assemblée du Conseil qu’il préside, le maire de la ville de Hampstead ou celui de la ville de Côte-Saint-Luc accorde la parole à un résidant de la ville de Montréal, y compris d’Outremont? Imagine-t-on qu’il tolère des propos semblablement outrageants, d’où qu’ils vinssent, mais surtout de l’extérieur, pour sa ville et ses concitoyens?
Notre mairesse affirme regretter aujourd’hui qu’Outremont ne se soit pas défusionné. Ne se souvient-elle pas que, au moment où son opposition publique et active eût pu y contribuer, son mutisme complet a collaboré efficacement à l’échec de notre défusion? Ne comprend-elle pas qu’il n’y a rien à faire maintenant pour corriger l’erreur? Et, compte tenu de sa conversion tardive à une idée que certains de nous défendions quand elle était réalisable, comment expliquer sa mollesse à préserver le reliquat d’autonomie de l’arrondissement, et le peu d’autorité de sa première magistrate, en permettant l’intervention au Conseil de citoyennes de villes défusionnées dans un débat de la compétence exclusive d’Outremont? Comment expliquer qu’elle tolère, sans indignation, une ingérence – de citoyennes d’autres villes! – qui souille la réputation de nos citoyens, notamment ceux de la majorité de langue française?
Il importe ici de reconnaître que de nombreux hassidim se font un point d’honneur de respecter nos règlements et se conduisent en voisins affables et courtois. Il faut donc, à tout prix, résister à l’amalgame. De plus, malgré leurs souches communes, il faut éviter de confondre juifs non sectaires et juifs ultra-orthodoxes, les uns et les autres interprétant à leur façon les exigences de la Torah. La rhétorique embrasée de porte-parole autoproclamés (pas tous hassidiques, pas tous d’ici) a pour effet d’incriminer la majorité francophone d’Outremont de persécution. Cette accusation est injuste et malveillante pour nous qui conservons un vif souvenir de la Shoah et réprouvons la discrimination contre les juifs, hassidiques et autres.
Cette distinction essentielle faite, on peut craindre que l’agitation menée par ces porte-parole acharnés contribue à retarder, voire à étouffer, toute réconciliation stable entre la communauté hassidique dans son ensemble et les autres Outremontais; pire, on peut redouter qu’elle éveille l’antisémitisme là où il n’en existe pas. Compte tenu de la situation malsaine qu’envenime le débat en cours, quel dialogue franc et profitable peut-il y avoir? Sur quels socles peut-on espérer établir une solution juste et durable à cette problématique inquiétante? Il s’agit, en effet, d’un problème à plusieurs dimensions.
Examinons tout d’abord les perspectives de dialogue. Dans une entrevue accordée le 24 novembre 2013 à l’émission Second Regard, le rabbin Eliezer Frankforter défendit fermement l’étanchéité de sa communauté au monde extérieur. Celle-ci est obligée, affirma-t-il « d’avoir […] une certaine attitude qui est : “OK. Nous on vous dérange pas, mais surtout ne nous dérangez pas. » Si regrettable puissions-nous trouver ce vouloir vivre à part, il faut le respecter: les hassidim trouveraient outrageux de se sentir contraints de se mêler à nous qui vivons autrement. Nous devons prendre en acte. De leur côté, les hassidim, surtout leurs porte-parole, doivent reconnaître que nous ne cherchons pas à les exclure de notre monde, et aussi que la démocratie s’accommode aussi mal de la tyrannie d’une minorité que de celle de la majorité.
Pour conclure, voici deux questions auxquelles, sans oser espérer, j’aimerais des réponses claires et publiques de la mairesse et des conseillères, des réponses qui les engageraient et nous éclaireraient sur leurs intentions:
(1) Comment tenir un dialogue avec une communauté convaincue (a) que son isolement est la condition de son salut, et (b) qu’au nom de la liberté religieuse ou culturelle, certains possèdent le droit incontestable de se livrer, en infraction de règlements que tous sont tenus de respecter, à des pratiques nuisibles à leurs voisins ou au bien commun de tous les citoyens?
(2) Si aucun dialogue n’est possible, que proposent nos élues pour prévenir le Conseil de propos manifestement malveillants, comme ceux cités plus haut, à l’endroit de l’arrondissement dans son ensemble et de sa majorité francophone en particulier, et pour mettre fin à des infractions répétées bien connues aux règlements de l’arrondissement?
Il serait utile aussi, pour éclairer leurs électeurs que les candidates et les candidats à la partielle du 22 mars dans le district Robert-Bourassa y répondent également.
Ces problèmes graves et leurs périls pour l’avenir ne se dénoueront pas d’eux-mêmes.
Pierre Joncas




