Lettre à Mme Marie Cinq-Mars, mairesse d'Outremont
15-05-2012
Madame la mairesse,
Le 7 mai dernier à l’assemblée du Conseil, vous invitiez les résidants d’Outremont au calme. Depuis longtemps, en effet, la tranquillité a peu à peu disparu chez nous. Pour être tardif et non ciblé, votre appel n’en est donc pas moins bienvenu : souhaitons qu’il ne tombe pas dans de sourdes oreilles.
Vous avez évoqué l’intimidation d’une conseillère, des lettres haineuses, une fausse bombe, l’attaque contre un employé, l’intimidation d’élus et d’employés. Sans exception, ces déviations sont condamnables.
Une vidéo identifie clairement les agresseurs, le 8 mars dernier, de Céline Forget. Les agents du SPVM ont-ils profité de leur présence sur les lieux pour arraisonner quelque assaillant ? Non, ils ont préféré conduire la victime au Poste 24 pour « sa protection » et afin de l’instruire sur la manière d’exercer ses fonctions de Conseillère !
Dans le but de justifier votre refus d’intervenir, vous prétendez que le SPVM relève de la Ville. Et pourtant, outre vos responsabilités de mairesse, vous représentez l’arrondissement au Conseil municipal. Le 7 mai, je vous ai demandé vers qui, sinon vers vous, les citoyens devraient se tourner en cas de besoin afin d’intercéder auprès du maire de Montréal, Gérald Tremblay (lui aussi résidant d’Outremont) et obtenir la protection qui leur est due, mais que le SPVM ne leur assure pas. Vous avez répondu à côté de la question, évoquant la mobilisation du SPVM pour les vols par effraction et le fait que Mme Forget n’a pas porté plainte. Une agression à la vue d’agents du SPVM exige-t-elle une plainte formelle pour permettre à ceux-ci de porter une accusation ?
À toutes fins utiles, les problèmes intercommunautaires ne surgissent à Outremont qu’entre hassidim et résidants non de leur confession. On peut retracer des tensions au moins jusqu’en 2001, année de la judiciarisation de l’affaire de l’érouv. Survint la saga des autocars interurbains circulant sur des rues résidentielles et provoquant l’indignation de riverains. Selon François Cardinal (La Presse, 15 mars 2003), des élus et d’autres subirent des actes de vandalisme et se virent menacer de mort pour avoir insisté qu’on arrête cette pratique, bruyante, polluante et illégale. Le 4 mars 2004, Le Point d’Outremont publia sur le sujet un billet signé Joseph Farkas, tellement haineux que votre prédécesseur demanda aux membres les plus en vue de la communauté ultra-orthodoxe de le désavouer publiquement ; leur désaveu, vous le chercheriez en vain. À une assemblée du Conseil en 2007 – vous siégiez comme conseillère – une personne tout à fait digne de foi exprima son exaspération devant la tolérance de la circulation d’autocars malgré leur interdiction ; elle affirma avoir été menacée de la mise à feu de son domicile si elle se plaignait. La même année, Alex Werzberger, un chef de file hassidique, révéla l’existence d’un « deal » entre sa communauté et l’administration : ni le maire Harbour, ni vous, n’avez réfuté ses propos. Depuis lors, que je sache, et à l’exception de Mme Forget dont la voiture a été vandalisée à plus d’une occasion (pour ne citer qu’une indignité), les élus semblent ne plus connaître ce genre d’ennuis.
Suite aux plaintes d’une famille hassidique, et en une autre occasion de la Ville, la Couronne porta des accusations contre Mme Forget : les tribunaux l’ont blanchie – comme ils l’ont blanchi d’autres accusations, d’ailleurs. La Couronne a également accusé Pierre Lacerte, suite à la « crainte », exprimée par un éminent hassid, que le blogueur ne lui cause des lésions ou n’endommage sa propriété. M. Lacerte fut blanchi, lui aussi. Le tort des accusés ? De persister à documenter et à se plaindre d’infractions pour lesquelles l’arrondissement et la Ville se montrent d’une indulgence sans limites. De quel discernement font ainsi preuve la SPVM et la Couronne ? Deux poids, deux mesures, peut-être ? Je vous en prie, madame la mairesse expliquez-le nous.
Je conviens avec vous, et sans réserve, que la violence est partout inacceptable. Comme vous, je désire voir réduites les tensions et haussé le niveau du débat. Toutefois, la langue de bois ne l’élèvera pas : certes, il faudra se parler respectueusement, mais franchement et clairement aussi, si l’on désire aborder avec succès ces deux grands défis que sont (1) la formulation des limites du raisonnable dans l’assouplissement des lois et des règlements et dans leur administration afin d’accommoder les exigences religieuses de la communauté hassidique, et (2) la distinction intelligente entre le religieux et le culturel.
Tout en reconnaissant la possibilité d’améliorations, vous affirmez que, depuis votre entrée en fonction, « l’administration a toujours reçu ordre d’appliquer ces règlements de façon égale pour tous ». Peut-être, mais, même si son ton déplaît à certains, les observations bien documentées de M. Lacerte montrent que l’« administration » respecte de façon bien fantaisiste l’ordre reçu. À titre de mairesse, c’est votre responsabilité de voir à son exécution fidèle.
La période des questions, dites-vous, « n’est ni une période de débat ni un procès », mais bien « de questions et de réponses ». Toutefois, en esquivant une question dans la réponse, ainsi qu’il vous arrive souvent, vous éveillez le soupçon qu’il y a anguille sous roche et provoquez le débat, voire le procès.
Deux remarques pour terminer.
Dans un message au Congrès où il condamnait le pouvoir des monopoles en 1938, le président Roosevelt affirmait : « En démocratie, il y a une vérité primordiale : si le peuple tolère la croissance du pouvoir privé au point qu’il dépasse en puissance l’État lui-même, la liberté est en péril. C’est l’essence même du fascisme – l’appropriation du gouvernement par quelque individu, groupe, ou pouvoir privé. » Cette vérité tient pour tout groupe d’intérêt, fût-ce une vaste compagnie, le mouvement étudiant, une secte ou une communauté religieuse.
Enfin, je porte enfin à votre attention trois articles parus dans le New York Times des 9, 10 et 11 mai derniers, et signés Ray Rivera et Sharon Otterman. Les auteurs y décrivent l’influence démesurée de rabbins sur le procureur en chef de Brooklyn. L’effet en est le retrait ou la réduction d’accusations de délits graves. Les rabbins prétextent que c’est à la communauté hassidique d’y voir à l’interne, non au système de justice laïque. Je vous incite vivement à lire à ces articles : vous pourriez y trouver matière à réflexion pertinente pour l’avenir d’Outremont.
Pierre Joncas




