Les dangers de négliger la liberté de religion
- Détails
- Champs libre
24/10/13
Parmi l’ensemble des droits fondamentaux dont bénéficient les citoyens des sociétés modernes et démocratiques, la liberté de religion est certainement le mouton noir de la famille.
On ne verrait jamais quelqu’un remettre en question l’importance de la liberté de parole ou d’association, ou encore du droit à la vie privée et à la sécurité. En ce qui concerne la liberté de religion, cependant, l’histoire récente démontre une certaine tendance à considérer ce droit comme étant moins légitime que les autres.
L’actuelle Première ministre du Québec, Pauline Marois, a confirmé cette réalité de manière explicite dans une entrevue à Radio-Canada le mois dernier en affirmant que l’égalité des sexes est la liberté « la plus fondamentale », lorsque comparée à la liberté de religion, qui restera, toujours selon Mme Marois, « aussi possible ». Reléguer la liberté de religion à un rang inférieur semble de plus en plus constituer le symbole d’une société évoluée.
En effet, on peut déduire de l’argumentaire utilisé pour défendre le projet de charte des valeurs un certain « déterminisme séculaire » : dans la grande marche du Progrès, la religion sera inévitablement abandonnée, pour ne constituer rien de plus qu’une relique des temps anciens. Selon ce point de vue, le Québec s’est modernisé en mettant de côté son bagage religieux depuis la Révolution tranquille. « Moins les Québécois sont religieux, plus ils sont modernes » est l’idée générale qui semble prévaloir.
Cette approche, qui, soit dit en passant, est loin d’être unique au Québec, est porteuse d’une prémisse problématique : moins la religion est permise, plus moderne sera la société. Après tout, si le but est de faire disparaître la religion pour accéder à un idéal de la modernité, pourquoi attendre qu’elle meure d’elle-même ? Ne vaudrait-il pas mieux donner un coup de main au progrès par le biais de la législation ?
Or, il est excessivement dangereux de diminuer la liberté de religion au nom de ce principe douteux. Chacun d’entre nous possède une vision du monde qui lui est propre, à laquelle les autres sont libres de s’opposer. Le droit à une opinion divergente doit être primordial si l’on désire que notre société soit véritablement libre. Même si nous le souhaitions, il serait impossible d’effectuer une distinction nette et précise entre les idées laïques et religieuses. Cela est d’autant plus vrai dans une société diversifiée comme la nôtre, où les religions sont multiples et leurs définitions parfois floues.
En d’autres mots, si nous réduisons la liberté de religion, nous venons inévitablement empiéter sur la liberté de penser, et par extension sur la liberté d’exprimer ces pensées. Ainsi, nous empiétons également sur la liberté d’association, qui implique la reconnaissance du droit qu’ont les gens de s’unir autour des idées et des valeurs qu’ils partagent.
Naturellement, la liberté de religion inclut également la liberté de rejeter la religion. L’imposition de croyances religieuses est certainement aussi nocive au principe de liberté de religion que le fait de les bannir complètement. Conséquemment, ceux pour qui la religion constitue une partie intégrante de leur identité se doivent de respecter le droit qu’ont leurs concitoyens de rejeter entièrement la religion. De manière similaire, ceux qui perçoivent la religion comme un dogme moyenâgeux doivent également respecter le droit de leurs concitoyens à exprimer librement leur foi. Sinon, l’ensemble de nos droits à la liberté de pensée, de parole et d’association – droits que notre Première ministre n’oserait jamais écarter – seront menacés.
Bien sûr, comme c’est le cas avec tout droit fondamental, il peut arriver que la liberté de religion doive être équilibrée par rapport aux autres droits. Cela amène des situations « d’accommodements raisonnables ». Il existe un processus judiciaire permettant d’évaluer et de balancer les différents droits qui entrent en concurrence. Les Cours sont bien positionnées pour décider de ces questions.
La liberté de religion n’est pas une concession à laquelle consent la majorité, pour autant que ce ne soit pas compliqué ; il n’est pas nécessaire de valoriser la religion pour valoriser la liberté de religion. Une société qui ne respecte pas le droit de certain de ses citoyens à vivre selon leurs croyances ne respecte le droit d’aucun de ses citoyens à être maîtres de leurs idées et de leurs choix.
Rachel Bendayan est une avocate en litige à Montréal. Elle enseigne bénévolement aux étudiants de niveau secondaire sur les Chartes canadienne et québécoise et est chargée de cours au programme de Common Law de l’Université de Montréal.




