Le groupe d'experts mandatés par le gouvernement du Québec, sous la présidence de l'urbaniste Marie Lessard, pour se pencher sur le sort de l'Hôtel-Dieu et de l'hôpital Royal Victoria sonne la cloche : le gouvernement doit agir rapidement car ces structures risquent de devenir des « fantômes urbains ». Pire, j'ajouterais, c'est l'intégrité même de l'arrondissement historique et naturel du Mont-Royal qui est désormais fortement menacée.
Cet arrondissement historique et naturel du Mont-Royal, créé par décret en 2005 après des décennies d'explorations et de travail, reconnaît un paysage culturel unique en son genre au Canada. Sa plus grande valeur réside dans le fait que 80% de son territoire est de propriété publique.
À l'origine, le mont Royal appartenait aux seigneurs de l'île de Montréal, les Sulpiciens. Et graduellement, à l'exemple de James McGill et d'un certain monsieur Lamothe, des citoyens ont pris possession de la montagne comme lieu de villégiature privé ou de terres à bois de chauffage. Mais grâce aux institutions qui s'y sont graduellement implantées, tels nos quatre cimetières, les universités McGill et de Montréal, les hôpitaux Hôtel-Dieu et Victoria, l'oratoire Saint-Joseph, et plusieurs autres, le tout complété par l'aménagement du parc du Mont-Royal par Frederick Law Olmsted, la montagne est redevenue un lieu public pour sa plus grande partie, et magnifique au surplus.
Aujourd'hui, le processus s'inverse : certaines de ces institutions ouvrent désormais la porte au privé. Les Sulpiciens ont vendu leur ancien séminaire de philosophie pour y aménager des condos. L'Université de Montréal ne sait plus à quel saint se vouer pour se départir du pavillon 1420, boulevard Mont-Royal, cette ancienne maison mère des Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie. Et maintenant, c'est l'Hôtel-Dieu et le Royal Victoria qui sont menacés, bref c'est la pagaille!
La source de cette dérive, c'est l'absence d'une gestion efficace pour assurer la conservation et la mise en valeur de l'arrondissement historique et naturel du Mont-Royal. D'un côté, il y a une table de concertation qui réunit des représentants de ces institutions, du milieu associatif et municipal, et de multiples autres organismes. On n'arrivera jamais à rien avec un rassemblement aussi hétérogène. De l'autre, il y a les Amis de la montagne mais qui n'ont de passion que pour les arbres. Et c'est aberrant de voir ces Amis de la montagne et Héritage Montréal s'inquiéter maintenant de l'avenir de l'Hôtel-Dieu et du Royal Victoria alors qu'ils ont trouvé bien acceptable la vente du pavillon 1420 au privé. La situation actuelle en dit long sur la gestion complètement bancale de cet arrondissement historique et naturel.
Comme cela se fait ailleurs au Canada pour assurer la conservation et la mise en valeur de biens patrimoniaux d'envergure, le gouvernement du Québec doit gérer cet arrondissement historique et naturel du Mont-Royal en recourant à une commission compétente en la matière. Cette commission pourrait réunir une dizaine d'experts bénévoles dans les domaines pertinents, nommés pour un mandat d'une durée limitée de façon à éviter l'immobilisme, le tout sous la direction d'une ou d'un président qui, lui, assurerait le lien administratif avec le Bureau du Mont-Royal. Là, au moins, il y aurait une personne responsable alors qu'aujourd'hui, tout le monde s'envoie la balle et ce sont les citoyens qui en font les frais.
Enfin, le gouvernement Couillard, qui exige la rigueur budgétaire, doit saisir l'occasion pour mettre au pas l'administration actuelle de l'Université de Montréal. Comme l'indiquent les documents obtenus grâce à la Loi sur l'accès à l'information, les études de mise à niveau du 1420 boulevard Mont-Royal font largement état de ses incompétences et de sa malhonnêteté. Aujourd'hui, l'institution perd quelque deux millions de dollars chaque année en attendant que quelqu'un achète cet édifice, toujours pratiquement vide...ou y mette le feu! Est-ce souhaitable?
Jean-Claude MarsanProfesseur émérite, Université de Montréal




