Gauthier (Semaine 2)
Chaque semaine, l’écrivain en résidence de la bibliothèque Robert-Bourassa, Bertrand Gauthier, nous propose un petit texte. Dans ses billets, il traite d'un sujet qui le touche, parfois littéraire, parfois sportif, suivi d'un haïku et de lectures recommandées.
Par contre, pour écrire, on ne peut nier qu’il faut beaucoup d’imagination. Assurément. Mais de l’imagination, tout le monde en possède et les écrivains sont loin d’en revendiquer le monopole. Nous sommes tous et toutes potentiellement imaginatifs. Mais l’imagination peut être emmurée, encagée, bâillonnée, verrouillée ou tout simplement censurée. Si on se fie à Nicolas Malebranche, philosophe du 17e siècle, l’imagination est la «folle du logis» qui dérègle «la raison humaine». Dans les dictionnaires, le principal antonyme d’imagination : raison. On peut comprendre alors que l’on préfère encager son imagination plutôt que de la désenchaîner. Qui a le goût de perdre la raison au profit de cette folle du logis ? L’imagination appartient donc à ceux et celles qui la libèrent de ses chaînes ancestrales, culturelles et familiales. Pour l’accueillir à bras ouverts comme la maîtresse du logis.
Dans les bras de sa maîtresse du logis, inspiré ou pas, l’écrivain peut maintenant pondre son œuvre. Pas si vite, il lui manque un élément essentiel. Le talent ? Présumons qu’il en a suffisamment pour relever le défi. Cette opération incontournable qui assurera la mise en branle de son projet : l’écrivain doit s’asseoir. S’asseoir et le rester des heures, des jours, des mois, souvent même des années. À traquer les mots, à hésiter, à les peser, à les soupeser, à les repeser, à les choisir, à les rejeter, à les haïr et finalement à les aimer. Et comme l’écrivait un autre Nicolas, Boileau de son patronyme, au même siècle que Malebranche.
Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
Je sais, je sais, ce texte a été écrit par un écrivain poussif en alexandrins poussiéreux d’une époque révolue. Vous voulez que je vous actualise tout ça et vous avez bien raison. Après tout, comme l’écrivait Rimbaud dans Une saison en enfer, il faut être «résolument moderne». Nicolas Boileau me pardonnera ce pastiche qui s’amuse à transformer ses austères alexandrins en narcissisme contemporain.
Secouez-vous rapidement, et peu chaut votre âge,
Une fois sur le métier remettez vingt ouvrages,
Écrivez, écrivez, et surtout sans cesser,
Ajoutez sans arrêt, et jamais n’effacez.
Allez, allez, n’hésitez plus, les claviers sont là et s’impatientent de s’activer. Quant à moi, seul devant mon clavier moderne, je n’arrive pas à me hâter rapidement et j’efface plus souvent que je n’écris. Alors, même si j’essayais d’être productivement contemporain, je n’arriverais pas à pratiquer le Une fois sur le métier remettez vingt ouvrages. Que ça me chaille ou pas, est-ce que mon karma serait d’être poussiéreux et poussif ? Peut-être, mais je me débats quand même quotidiennement pour ne pas me noyer dans le narcissisme contemporain.
Haiku no 2
Temps suspendu —
un regard balaie
le parasol solitaire
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* Tous les romans de David Foenkinos traversés par un tendre humour : Le potentiel érotique de ma femme, La délicatesse et son dernier, sûrement le plus émouvant et le plus original de ses romans, Les souvenirs.
(Source JULIE SÉLESSE, BIBLIOTHÈQUE ROBERT-BOURASSA)




